Nouvelles du 03 février 2009J'ai lu une bande dessinée de Moliterni avant de savoir lire! ça s'appelait Taar le rebelle et c'était l'histoire d'un barbare blond qui découpait en morceaux des vers de terre géants pour sauver des brunes plantureuses qui l'embrassaient partout.
Oui, je sais bien que Claude Moliterni a fait bien plus que ça pour l'histoire des bandes dessinées. Je sais bien que c'est grâce à des passeurs comme lui que notre moyen d'expression favori a aujourd'hui la faveur du monde culturel. Oui mais tout ça il le faisait sans pose, sans frime, et en n'ayant jamais peur d'aimer aussi les livres d'aventure où des types filent des grands coups de pieds dans la porte. C'était pas juste le créateur du festival d'Angoulème, des encyclopédies et de toutes les institutions dans lesquelles aujourd'hui encore nous pouvons nous prendre pour des artistes. C'était aussi un amoureux de Bernet, d'Abuli, des livres où ça flingue. Voilà, moi, j'aimais ça, le côté intelligent pas sectaire. Et ça ne voulait pas dire tout se vaut, art populaire etc... ça signifiait je lis plein de choses et j'aime lire des bandes dessinées pourvu qu'elles parlent d'une voix d'écrivain. Et il aimait qu'il y ait de la tourbe au fond de son verre à whisky, enfin c'est ce que j'ai cru comprendre quand je le croisais au Bedford Arms, le seul bistro où l'on n'est jamais dérangé par des jolies filles puisqu'on ne vous y laisse pas entrer si vous n'avez pas la moustache et un bidon respectable, heureusement nous avions les deux.
Moi j'ai connu Moliterni quand il est venu me remettre le "yellow kid" du festival de Lucca, et il m'a dit que Bernet aimait bien mes dessins alors moi je n'en revenais pas, que Bernet sache mon existence. Et avec Francis Groux et monsieur Mardikian ils ont organisé une exposition sur les personnages de Sardine de l'Espace, je me souviens de la préparation de tout ça. Je me souviens de Francis Groux qui utilise tout son temps pour les manouches, qui organise de l'art, du social, de la vie, qui transforme les arrières salles des plombiers en expositions d'art, je me souviens de tout ça et c'était adorable, ça rendait très joyeux.
Pardon d'être aussi vain quand un ami vient de mourir mais je dois rappeler que j'ai rencontré Moliterni quand Mardikian, Groux et lui m'ont remis un prix incongru qu'ils avaient baptisé le "prix du trentenaire". Ca tombe bien j'avais trente ans et je l'ai pris comme un cadeau d'anniversaire. J'adorais ça, que les trois fondateurs du festival, qui n'avaient depuis longtemps plus rien à faire des jurys et des préselections et des institutions viennent me dire qu'ils aimaient bien mes albums. Le travail d'auteur est assez bizarre. Quand les gens vous font des compliments on n'y croit pas, on se dit "ça vaut moins que ça, je devrais me mettre vraiment au boulot", on n'arrive jamais à prendre les choses simplement, sauf parfois. Quand je regarde tous mes jours d'apparitions publiques, j'en jetterais plein aux orties. mais le jour où Moliterni et Groux et Mardikian m'ont fait monter sur scène, à Angoulème, pour me remettre un prix dont tout le festival ne savait quoi fiche, c'est je crois mon plus joli souvenir. Je me souviens que ce prix avait la forme d'un couvercle de bouche d'égoût monté sur roulette, c'est un artiste contemporain qui avait encâssé cet élément de mobilier urbain sur une sorte de table de bar, ça pesait plus de trente kilos et il a orné pendant longtemps l'entrée de la Société Nationale de Bandes Dessinées. C'était le trophée le plus encombrant du monde et c'était un joli moment. Je ne sais pas si j'ai assez dit merci à Claude Moliterni, à Francis Groux et à Jean Mardikian, moi j'ai adoré ça, d'être adoubé par de vieux druides! Claude je t'embrasse! je pense à toi, à plein de choses intelligentes que tu as faites. je pense aussi à Taar le rebelle, et je dis des prières en hébreu pour toi.
Joann |
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